
Nuit d’automne, hommage au Sandokai
Le Sandokai de Sekito Kisen nous murmure ceci :
« Dans la lumière il y a l’obscurité,
mais ne l’affrontez pas comme obscurité,
Dans l’obscurité il y a la lumière,
mais ne la voyez pas comme lumière,
Lumière et obscurité sont relatives l’une à l’autre,
Comme le pas en avant et le pas en arrière ».
Nuit d’automne, dans le scintillement obscur, les montagnes froides et les nuages sublimés de silence sans forme visible estompent toute distinction entre dualité et non-dualité. Les eaux de l’existence semblent s’écouler plus lentement. Les faits relatifs du temps qui passe manifestent le principe de l’obscurité pour chaque être sensible. Ainsi, chaque moment vécu intimement permet de découvrir la nuit. La totalité d’un instant nocturne contient tout.
Instant oisif au gré du vent, demeurant paisible dans le nulle part. J’abandonne ma vieille barque et toutes les histoires. Le chemin parcouru, ou celui qui reste encore à parcourir, n’a plus vraiment d’importance.
La moindre expérience passée est complètement délaissée. Au début, il peut y avoir un doute : est-ce le bon chemin ? Quel risque y a-t-il à se perdre ? Comment deviner que l’océan de l’existence est limpide ou opaque ?
Soudain, dans le recueillement nocturne, la montagne s’apaise, le cœur se déploie sans questionnent ni contrainte. Les nouvelles du monde attendront patiemment.
Les fleurs, les herbes, les arbres, les montagnes, les nuages et le béton humide ou encore les murs des bâtiments psalmodient le chant silencieux des Bouddhas et des Patriarches.
Douce solitude nocturne d’automne où la montagne s’absente, contemplant l’obscurité scintillante encore et encore. Le temps glisse entre les feuilles aux nuances de rouge et jaunâtre, celles-ci tombent sans lutte ; même dans la nuit, les couleurs automnales font frissonner l’esprit.
Les montagnes lointaines semblent vides. Nous ne percevons plus personne, y entendant seulement l’écho lointain du monde. Dans cette nuance de clair-obscur, fatigué des discours, s’enivrer du silence des gouttes de pluie. Il y a dans l’atmosphère autant d’invitation à écouter sans faire le moindre effort, encore et encore… puis juste le vent sauvage.
Dans l’immédiateté automnale,
le vivant éclot et se flétrit simultanément.
Le mouvement automnal ne bloque pas avec le suivant. La dynamique d’un instant d’automne s’interpénètre dans tous les autres moments et la dynamique de chaque moment se fond parfaitement dans ce phénomène unique et relatif. Il n’y a aucune contrainte ni opposition au mouvement. Dans l’obscurité, l’instant ne laisse place qu’à lui-même, l’un et le multiple qui se contiennent mutuellement se fondent sans jamais se confondre. Les circonstances sont multiples, mais chacune a son activité.
Si nous prenons le temps de discerner clairement, nous pouvons réaliser que pas un seul phénomène n’est doté de sa propre substance indépendante. À l’instant où le cœur se déploie à ce point fondamental de la Voie, chaque instant est un émerveillement où nous pouvons ainsi intégrer librement sublime et ordinaire, lumière et obscurité, sans que rien ne fasse obstacle. Ainsi la nature relative de l’obscurité automnale peut intégrer et étreindre tous les autres faits de la différence et de l’unité. Les phénomènes du monde du Dharma sont multiples. C’est-à-dire qu’il y au coeur de l’obscurité toutes sortes de merveilles proches ou lointaines. Obscure et merveilleuse, entendons par là, « spacieux et subtile », l’effleurement des apparences. L’alternance sans opposition du figement et du mouvement.
L’esprit est si transparent qu’il s’ouvre à l’obscurité.
Merveilleuse obscurité, nous l’observons sans réellement la contempler. Peut-être que nous voudrions contempler son secret et désirons y avoir accès ; mais au coeur de l’obscurité automnale, il ne subsiste aucun désir et non-désir de quoi que ce soit. L’obscurité et l’espace sont sans nom ni forme. Voilà toute la subtilité de cet instant d’effleurement, celle d’obscurcir cette obscurité, c’est-à-dire qu’il n’existe aucun vouloir dans le non-vouloir. L’obscurité est un merveilleux apaisement des sens. Ce soir, le ciel d’automne est sombre et immense. sans mesure à maintenir me voilà libre, me réjouissant enveloppé de l’obscurité, je me délaisse de cette veille barque et de toutes ces histoires passées.
Alors que reste-t-il ?
